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Je suis née sur une grande île ensoleillée, la même ou étaient nés et avaient vécu mes ancêtres depuis cinq générations. Ce que j'ai tant aimé de ce pays c'est la nature, les mystérieuses forêts, les montagnes. La nature me semblait la chose principale dont tout faisait partie, le temps qui avait une respiration calme comme l'éternel bruissement des bambous, et toutes les choses qu'on faisait dans la journée. Je touchais la terre avec mes pieds nus, mes animaux étaient mes amis. Je parlais peu avec mes camarades, une grande bonté planait sur les choses.

Ce sont les reproductions de l'École de Paris dans différentes revues qui m'ont attirée à Paris. J'ai senti qu'il m'était nécessaire de vivre dans un climat où l'inexplicable semblait dépasser son état de dépaysement. Je ne savais pas ce que j'allais trouver à Paris mais j'étais sûre que c'était là où tout bougeait en peinture...
Je considère la France comme mon pays, sans désavouer la Hollande, pas plus que l'Indonésie où je suis née et où j'ai passé toute mon enfance.

Francis Picabia, Portrait de Christine Boumeester, mine de plomb sur papier, 31 x 22 cm



Francis Picabia, Portrait de Christine Boumeester, mine de plomb sur papier, 31 x 22 cm

J'ai beaucoup déssiné étant enfant ; je ne dessinais pas dans les marges de mes livres d'école comme cela se passe d'habitude, car le plus souvent, les cours m'intéressaient. Pour dessiner, je ressentais le besoin d'être seule avec la nature ou avec l'image que je copiait, tant j'en étais absorbée.
Il me semblait que c'était presque une chose magique que de pouvoir faire vivre avec rien qu'un bout de papier et un crayon, un grand volcan avec son panache et l'air qui entourait. Mais je n'en parlais à personne. La peinture était une chose aussi lontaine que les personnages dans les livres d'histoire. Je n'avais jamais vu de tableaux. Il n'y en avait certainement pas beaucoup dans mon île, qui pourtant était grande comme la France.

Peu de temps avant que nous quittâmes l'Indonésie pour aller en Hollande, j'avais déjà 16 ans, je vis par hasard une exposition de peinture à l'huile. Je me suis rendue compte, après, que ces tableaux étaient des pauvres paysages tropicaux bien décevants, mais cet ensemble me donna un choc extraordinaire. C'étais comme si je jetais un premier regard sur ma terre promise. J'y pensais longtemps après.
Le cahier de Christine Boumeester, éditions Coprah, Montpellier, 1977
Christine Boumeester vers 1930

Christine Boumeester vers 1930
Douée d’une grande patience, elle aborde avec le même plaisir, les différentes techniques artisanales, telle que la taille-douce, la lithographie, la gravure sur bois, le collage, etc… Chaque nouvelle discipline éveille en elle de nouvelles idées picturales et stimule son imagination. Mais le mode d’expression qui domine l’œuvre de l’artiste est sans aucun doute la peinture à l’aquarelle. Que ce soit dans ses nombreux tableaux à l’huile, ses collages ou ses gravures, la présence de cet aspect de sa production est toujours sous-jacente. C’est la transparence, la légèreté et la démarche presque onirique de cette technique qui semble convenir si bien à sa nature. Même dans les étoffes assemblées qui sont de véritables tableaux, bien plus que des collages, la présence d’une transparence inattendue nous rappelle sa technique préférée. Pourtant elle réussit à garder à ces autres modes leur caractère propre où l’on a nullement la sensation d’une transposition.

 …Les multiples empreintes du message de Christine Boumeester auraient pu faire d’elle un des ténors du monde des arts. Il n’en est rien. Une apparente timidité qui trouve ses sources dans une discrétion naturelle, et son désintéressement total, la protège du vacarme de la notoriété. Bon nombre de ses amis supportent avec plus ou moins de bonheur le bruit du succès. Elle trouve tout naturel el silence, si propice à l’éclosion de son univers féerique. Chez Christine, c’est l’œuvre qui entonne un chant doux mais éclatant tandis que son auteur s’enferme dans un effacement discret. Si elle aime le silence, c’est pour mieux parler. Ses paroles seront entendues.
(Henri Goetz, 1968)

 

La peinture est une chose très humaine, très intérieure.
C'est pour cela qu'il faut être un peu isolé pour comprendre pleinement le contact avec toutes ses richesses
et pour ne pas les regarder trop à travers les divers jugements d'un monde bien intentionné. C.B.
Christine Boumeester à Talleron, 1957. Photographie de Cuchi White

Christine Boumeester à Talleron, 1957. Photographie de Cuchi White

Réfugiée dans la peinture et enfermée dans l'espace silencieux de son exigence, à travers les bouleversements d'un demi siècle, Christine Boumeester fut clandestine dans l'art de sa vie. Son parcours artistique l'a conduite du figuratif, inspiré de la gravure de Dürer et de l'estampe japonaise, à une abstraction onirique et libre où la naissance des formes s'appuie sur une gamme étrange de couleurs rares.
Trois rencontres furent décisives pour son art : celle d'Henri Goetz qu'elle épousera en 1935 ; la même année, elle côtoie Hans Hartung à la Grande Chaumière à Paris. Hartung partagera en 1938 leur maison et leur atelier, incitant Christine à faire basculer sa peinture dans l'abstraction. Enfin, Francis Picabia dont l'amitié, née pendant la guerre, s'affermit en 1946 pour durer jusqu'à la mort du peintre en 1953. Les deux artistes échangèrent une correspondance empreinte de familiarité sincère et de grande spontanéïté où Christine retint, au delà du dadaïsme iconoclaste, une vraie leçon d'indépendance intellectuelle qui allait lui donner confiance en ses propres capacités.
L'œuvre de Christine Boumeester a suscité de son vivant une quarantaine d'expositions : de la galerie Jeanne Bucher en 1942 - lieu complice de la Résistance pour laquelle Christine et son mari travaillèrent - à la galerie Cavalero à Cannes, en 1960, où elle bénéfcia de la part de Christie et Lionel Cavalero d'une aide et d'une compréhension soutenues, en passant par la galerie Van Meurs à Amsterdam en 1952 ou la galerie Dina Verny à Paris en 1958...

Christine Boumeester a illustré plusieurs livres : La Femme facile de Hugnet, A la gloire de la main, ouvrage collectif comprenant des œuvres de Fautrier, Flocon, Goetz, Richier, Ubac, Villon... édité par le groupe Graphies, La Roue des corps de Paul Mayer, Inductives de Clarac-Sérou, Les Fleurs du mal de Baudelaire. Elle participa aussi, en dépit du risque, à la création avec Henri Goetz, Christian Dotremont et Raoul Ubac, de la seule revue surréaliste militante parie sous l'occupation : La Main à la plume.

Chaque année, elle prit part aux salons : Salon de Mai, le Salon des Réalités Nouvelles, le Salon des Femmes Peintres, le Salon des Surindépendants... Ses amitiés avec les peintres furent nombreuses. Les œuvres de Atlan, Boni, Bryen, Flocon, Goetz, Hartung, Kandinsky, Nouveau, Picabia, Scneider, Selim, de Staël, Ubac, Viera da Silva, Zao-Wou Ki, que nous avons rassemblées autour de celles de Christine Boummester, sont autant de jalons de l'itinéraire d'une femme qui sut enrichir la solitude féconde de sa création par des relations fortes et de grande qualité.

Eve Duperray (Conservateur départemental des musées du Vaucluse)
Catalogue de l'exposition "Christine Boumeester, Clandestine de l'art et de la vie",
Musée d'histoire, Fontaine de Vaucluse, 24 juin - 9 septembre 1993.

J'a connu Christine depuis 1949. Elle avait une gentilesse sublime et était un des peintres les plus sensibles de notre génération. ZAO WOU-KI

Christine Boumeester a eu pour mission terrestre de nous découvrir la demeure transparente et translucide des anges et en le faisant elle est devenue une étoile filante. ARPAD SZENES

Christine Boumeester avait les mêmes initiales que Charles Baudelaire. C'est sans doute pour nous faire songer à la sentence de l'auteur des Fleurs du mal : "les coloristes sont des poètes épiques". CAMILLE BRYEN
Pensant à Christine un souvenir se précise en moi : je la vois me montrant une série de dessins très travaillés dans son atelier de la rue Notre-Dame des Champs. Prenant l'un deux elle me dit "il faut le revoir" et malgré mes protestations se mit à le retravailler à l'aide d'une plume très fine. Au bout de quelques minutes elle me le tendit : j'étais stupéfait de voir que de beau il était devenu rayonnant. RAOUL UBAC
La vie et la peinture de Christine sont pour moi des modèles de pureté. PAOLO BONI
Christine Boumeester... maintenant, ce dont je veux me souvenir d'elle échappe aux mots ; mais je le trouve sans peine au plus obscur, au plus muet du beau jardin abandonné. SOULAGES

 

(Textes extraits de : Hommage à Christine Boumeester, paru à l'occasion de l'exposition au Parc floral de Vincennes, avril-mai 1972)